Quelques modèles de bioéthique

Les approches du fondement de la bioéthique sont diverses. Il existe en en effet une pluralité de théories sur le fondement du jugement éthique, pluralisme qui contraste avec l’universalité de la demande d’une éthique relative aux sciences de la vie. Les  systèmes de référence sont multiples et constituent un vrai défi pour le bioéthicien.

Quelle est la véritable justification d’un jugement éthique, quel est le ou les critères pour juger la moralité d’un acte, son caractère juste ou injuste, licite ou illicite, approprié ou interdit ?

Le modèle anglo-saxon du principalisme, dégagé par Beauchamp et Childress dans leur ouvrage Principles of biomedical ethics, est basé sur l’application des trois principes de bienfaisance, de non-nuisance et de justice. Il a longtemps prévalu avant d’être critiqué au profit de nouvelles théories et principes : l’éthique des vertus (Pellegrino, Thomasma), l’éthique casuistique (Jonsen) , l’éthique narrative, la bioéthique herméneutique, l’éthique des bons soins et la bioéthique féministe (Sherwin), par exemple.

Dans le cadre de cet article, il est dressé un tableau succinct des modèles de bioéthiques les plus répandus actuellement. Il s’agit du modèle libéral-radical, du modèle utilitariste, du modèle sociobiologique, du modèle personnaliste.

1) Le modèle libéral-radical

Sous ce courant du subjectivisme moral, on retrouve notamment le néo-illuminisme, le libéralisme éthique, l’existentialisme, le nihilisme, le scientisme néo-positiviste, l’émotivisme ou le décisionnisme.

Pour ces différents courants philosophiques, la morale ne peut se baser sur les faits, sur des valeurs objectives. Elle découle des choix de la personne.

Pour ces courants, le principe de l’autonomie sera donc le fondement de l’agir moral; la liberté constituant la référence ultime pour déterminer si un acte est admissible ou interdit.

C’est ainsi par exemple que le libre choix du sexe d’un enfant à naître, celui de décider du moment de sa mort seraient parfaitement légitimés par ce modèle. On peut citer à ce propos Marcuse qui avait revendiqué la liberté face à l’éthique au motif qu’elle fixerait des fins à l’esprit de l’homme et que ces fins pourraient contraindre la propre liberté de choix de l’individu (Eros e civilità, Turin 1968).

Les critiques principales de cette approche de la bioéthique sont : la liberté ne peut exister sans responsabilité; la vie vient avant la liberté qui ne peut être le critère le plus important dans le jugement bioéthique; l’autonomie ou l’autodétermination exclut ceux qui ne peuvent l’exprimer, etc.

2) Le modèle utilitariste

Ce qui compte dans un jugement éthique pour les adeptes de ce modèle est représenté par le calcul des conséquences de l’action par rapport à son coût/bénéfice. Si l’approche de Hume pouvait être réduite à l’évaluation agréable/désagréable, la néo-utilitarisme inspiré de Bentham ou Mill implique un accroissement de la sphère des libertés personnelles pour le plus grand nombre de personnes, d’où la formule d’éthique publique. C’est à ce modèle que les soins doivent des concepts tels que l’ACB (analyse coûts/bénéfices), l’ACE (analyse coûts/efficacité), les QALY (quality-adjusted life years), voire plus généralement le concept de qualité de vie.

Dans le courant de l’éthique publique, on peut encore citer le contractualisme d’Engelhardt (le jugement éthique se fonde sur le critère de l’accord intersubjectif de la communauté éthique); l’éthique phénoménologique de Scheller et Hartmann; l’éthique formelle des biens de Garcia, mais aussi et surtout le principalisme de Beauchamp et Childress mentionné plus haut.

Les opposants à cette approche relèvent que si ce type de raisonnement peut se concevoir dans l’élaboration d’un jugement éthique mettant en jeu une même valeur et une même personne, il ne peut être retenu lorsque les valeurs sont hétérogènes car la valeur d’une vie ne peut être fonction d’un coût. Par ailleurs, les principes ne sont pas hiérarchisés et ceux du principalisme ne vaudraient que prima facie.

3) Le modèle sociobiologique

ou l’éthique dite descriptive.

Inspiré de la théorie évolutionniste de Darwin mais aussi par Weber, Heinsenk et Wilson, ce modèle soutient que les valeurs et les normes évoluent de la même manière que les êtres vivants ont développé certains organes pour assurer leur survie. En bioéthique ce modèle peut justifier le génie génétique sélectif mélioratif et modificateur. Ses opposants lui reprochent ce risque d’eugénisme latent en soulignant que les valeurs morales ne doivent pas être fonction de l’évolution, les notions de bien et de mal étant intangibles.

4) Le personnalisme

Dans ce modèle, la personne représente la fin et la source de la société. L’homme est au coeur de sa liberté.

La dignité humaine découle de la définition même de l’être humain qui est une valeur intrinsèque, qui vaut en soi en tant qu’être humain. C’est dans ce cadre que la dignité humaine doit être envisagée; non pas seulement comme l’affirmation que l’homme n’est pas un objet mais bien que l’homme, par rapport aux autres hommes, peut et doit se comporter en veillant librement à ne pas leur nuire.

La dignité humaine ne se perd donc pas et ne se juge pas en fonction de normes ou de son exercice.

La primauté axiologique est donc la personne. Les principes de la responsabilité et de l’imputabilité, de la solidarité, de la subsidiarité, du bien commun, de la justice et de la liberté sont les autres critères de jugement éthique.

Les opposants à ce modèle lui reprochent son approche transcendantale et religieuse.

Conclusions

La dimension humaine de la biomédecine impose une approche qui ne soit ni simplement scientifique, ni purement juridique, mais nourrie d’humanité.

Les idéologies présentes dans nos sociétés se reflètent dans nos lois, le modèle de gestion offert dans les divers Etats relativement à la liberté du médecin et du citoyen, les dynamismes économiques instaurés à l’intérieur des dépenses pour la santé et le calcul coût/bénéfice.

Dans nos sociétés pluralistes, les différences conceptuelles engendrent un éclatement des cadres de vie traditionnels et les questions éthiques deviennent de plus en plus pointues et controversées en raison de la multitude des perceptions possibles. Qu’entend-on nous par dignité humaine ? droit à la vie ?

Marcel Bersier

——————————————●——————————————

Vous avez aimé cet article? Souscrivez à nos flux RSS ou suivez-nous sur Twitter et soyez informé de chaque nouvelle publication!


Laisser un Commentaire

A Propos de l'Auteur

Me Marcel Bersier

Avocat au Barreau de Genève
Maître Marcel Bersier est né à Genève où, après sa licence en droit (université de Genève 1979), il a obtenu le brevet d'avocat en avril 1982. Il pratique le barreau en qualité d'avocat indépendant depuis 1993. Me Bersier est le premier avocat suisse à avoir obtenu le titre de licencié en bioéthique auprès de la faculté de bioéthique de l'université vaticane Ateneo Pontificio Apostolorum à Rome. Me Bersier est membre de l'Ordre des Avocats de Genève, de la Fédération suisse des avocats, ainsi que de nombreuses associations nationales et internationales actives en droit fiscal, droit des affaires, etc. Il a participé à plusieurs panels en qualité de conférencier en Suisse et à l'étranger. Ses principaux domaines d'activité sont le droit fiscal, le droit commercial, le droit des sociétés, le droit des contrats, le droit successoral, le droit immobilier, le droit du travail et la bioéthique. Me Bersier est l'auteur de diverses publications dans le domaine du droit du travail et est directeur de publication d'un Guide pratique du droit du travail auprès d'une maison d'édition dont le siège est à Zürich. En savoir plus →
—————————●—————————

A Propos de l'Article

Publié le 15/09/2010 (il y a 7 années)

Catégories:
Etude Bersier, Avocats Genève

Etat du standard téléphonique: (indisponible) (disponible) Horaire du standard, du lundi au vendredi: 8h30-12h30 (matin) 14h00-17h30 (après-midi)